lundi 27 avril 2009

Raconter son voyage, c’est forcément mentir.


Chefchaouen, 22 avril 2009.


Nous sommes toujours à Chefchaouen. Le moral est à plat. Nous avons passé la journée d’hier cloués au lit, tiraillés par une fièvre de cheval. Et les seules fois où nous avons trouvé le courage de nous lever, c’était pour se rendre aux chiottes et y répandre des litres d’une fulgurante diarrhée jaune safran. J’ai passé la nuit dernière en sueur, à délirer mes relents fébriles. Réveillé chaque fois par la voix du muezzin qui gueulait depuis son minaret. Son chant réverbéré par les montages et la fièvre qui lui conférait des proportions quadraphoniques.


Personne n’a vu Hicham. Je crois qu’Alain angoisse pas mal à propos du film. Si on ne le trouve pas, c’est un peu notre trame narrative qu’on perd. En plus, les gens du cru ont une peur phobique de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un appareil photo ou à une caméra. Je ne compte plus les fois ou j’ai cru me faire casser la gueule après avoir sorti mon appareil. Et ça finit par paraître dans mes images. Mes sujets sont souvent trop loin, ou flous, sinon platement statiques… Je dois constamment me cacher pour faire un cliché et je n’ai pas l’habitude de travailler de cette manière. C’est pareil pour la caméra. Chaque fois qu’on filme, les gens gueulent, se poussent pour sortir du cadre ou s’approchent pour nous crier une chiée d’injures en Arabe dont la traduction reste incertaine, mais la signification on ne peut plus claire et agressive.


La seule manière d’obtenir de belles scènes c’est en créant des liens avec les gens. Ou tout bêtement de les payer. Malheureusement nous ne disposons pas toujours d’assez de temps ou de dirhams pour le faire. Et même lorsqu’on y arrive, c’est jamais gagné. Beaucoup refusent d’être filmés. Et, d’aucuns, lorsqu’ils se prêtent au jeu, posent ridiculement devant l’objectif, sont mal à l’aise ou racontent des inepties sans intérêt pour le film.


Vivement partir d’ici, et le plus rapidement possible.




Gareroutière de Chefchaouen, 23 avril 2009.


Sommes descendus à la gare routière de C. Un autre de ces carrefours paumés du monde. Si anonymement laid qu’on ne peut qu’y attendre en désespérant dans la plus sordide des solitudes. Des essaims de mouches volent en désordre dans l’air gluant. Un bagagiste édenté baille si amplement qu’on a l’impression que son ennui pourrait engloutir l’univers. Trois ancêtres, assis sur un banc, semblent figés dans l’éternité. Le décor est étrangement allégorique. Me sens à un carrefour paumé de ma vie, embourbé que je suis dans l’air gluant de ma tête.

Suis content de quitter Chaouen et ses rabatteurs fanatiques, exacerbés par l’absorption quotidienne d’une mauvaise came, qui jettent sur vous leur dévolu tiers-mondiste comme on vous crache au visage. Heureux de partir loin de toute cette bouffe fade et poisseuse, rendue identiquement insipide dans tous les restos suite à trop d’année de tourisme occidental. C’est l’indolente aseptisation d’un des endroits les plus charmants de la terre, laquelle spolie lentement, mais Ô combien sûrement, ses habitants du sens qui les liaient à leur terroir. C’est morceler l’absolu d’un empire, comme dirait Saint-Ex. (Pas que je sois férocement pour les garder dans leur mode de vie médiéval, loin de là… simplement que nous n’avons vraiment rien de plus édifiant à leur laisser espérer de notre mode de vie…)


Suis las du voyage. Me sens comme un parasite de plus sur la gangrène africaine. Suis fatigué de n’être aux yeux de la majorité des Marocains qu’un autre reflet clinquant du rêve américain – ou européen. C’est d’ailleurs un rêve tellement fané qu’il a fini par revêtir sa forme la plus obscure, la plus ambiguë, la moins tangible, qu’est la chimère. Extrême moribond du spectre onirique. Mère de tous les fantasmes bâtards et avortés de ce monde, de l’espoir déçue et de la cupidité humaine.


Nous, étrangers, avons tué le voyage à force de voyages. Nous pourrons toujours considérer nos errances avec beaucoup de dandysme, et croire un instant que nous voyons le monde à travers un regard byronien, mais nous ne serons jamais plus que des touristes mal déguisés. Dupont & Dupont postmodernes d’un colonialisme qui n’a jamais cessé d’être, et dont nous sommes la plus insidieuse fenêtre, la plus sournoise facette. Vous voulez faire du travail Humanitaire ; vous rêvez de venir à bout des iniquités sociales ? Restez chez vous, c’est le premier pas dans la bonne direction. À défaut de sauver le monde, vous ne le troublerez pas davantage.



Autobus Chefchaouen-Fès, un peu plus tard...


Je fais une pause. Laisse couler dans mon crâne les beats sophistiqués de Wax Taylor. Besoin du Hip-Hop pour endiguer la route. Rythmer mon dégoût irrationnel des trajets en bus.


L’autobus tangue comme un navire. Le cap est sur Fès. À travers les fenêtres du bus défile le film épileptique du trajet. Jump-cut entre mon carnet tremblotant et le paysage syncopé. La route est en lacets. Parsemée d’oliviers qui font virevolter l’envers vert et le revers couleur inox de leur feuillage. Ça donne un éclairage surréaliste à la route et une improbable lumière au trajet. On sillonne collines et vallées. Le chauffeur dépasse dans les courbes. On pourrait mourir n’importe quand. Lui, vu sa témérité, croit aveuglément en Allah et sa Baraka. Des prés sauvages clairsemés de petites fleurs jaunes et rouges se désintègrent dans l’angle-mort de mon champ de vision. Tableaux impressionnistes, cinétiques et fugaces.


On traverse maintenant un paysage de plaines vierges qui font penser à l’Éden ou à une pub de Marlboro.


Je retourne à mon stylo. Cherche mes mots. Fais l’aller-retour entre le dehors et mon carnet. Deux chevaux. Un cambré comme dans une scène de Zorro. L’autre décampe. La fenêtre en mouvement guillotine la cadre. Fige la scène. Le cheval reste fixé sur ma rétine comme celui qu’a immortalisé Muybridge sur sa célèbre photo. Le bus s’arrête au beau milieu de nulle part, le temps de faire monter un vieillard préhistorique. Je tourne la tête. Une horde de gamins crasseux tapent sur une boule de chiffon en guise de ballon de foot. La tourne de l’autre côté. Un pasteur est juché sur une bute et laisse sa silhouette se scinder en contre-jour, toute noire et immobile. Son cheptel reste baigné dans une lumière biblique. Le bus repart en faisant couiner ses engrenages.



Pit-stop dans une ville de troisième ordre. La gare routière est sous le brouillard des stands à brochettes. Des carcasses entières suspendues sur des crochets de bouchers marinent dans la fumée visqueuse juste au-dessus des barbèques. Deux minutes pour pisser et fumer. Je joue du coude dans un labyrinthe de bouibouis glaireux à la recherche de n’importe quel trou approximatif où pisser. J’aboutis dans une chiotte turque tellement exiguë que la clope que j’ai au bec me brûle pratiquement la bite. Tellement crade que j’ai les deux pieds dans un bouillon de merde qui ressemble étrangement à la tapenade d’aubergine que j’ai bouffée hier. Je range mon outil et me déplie difficilement pour sortir des chiottes. Le klaxon du bus résonne au loin. Un troupeau d’Américaines clonées sur le modèle d’un ersatz de Lindsay Lohan courent vers l’autobus. Elles glapissent comme un poulailler en détresse. J’allume une autre clope. Me dirige vers un stand de babioles. Échange quelques formules de politesse en Arabe avec son propriétaire. Achète des peanuts. Puis me rends vers le bus en trainant de la patte. À l’intérieur, une des mauvaises copie de L.L. halète encore. Ses mamelles synthétiques ruissellent de sueur. On dirait des gros melons shootés à la glycérine pour une pub télé. Je la regarde en passant, lui fais un clin d’oeil… En retour, elle me dessine un sourire trisomique avec ses dents horriblement parfaites.



Le bus reprend la route. Cafouille dans les rues du village envahies par le souk. Je tourne la tête de tous les côtés tellement y’a des couleurs et des gens partout. Des gens avec des gueules dignes d’un film de Tod Browning. Des aïeules berbères avec des barbichettes confucéennes. Un nain moustachu en djellaba qui marche d’un pas chaloupé. Et toute une armée d’éclopés, d’aveugles titubants, de gamins faméliques, de monsieurs au sourire de pub anti-tabac, de mamis cagneuses et d’individus louches au regard torve. Le bus finit par trouver son chemin à travers le chaos local et file de nouveau vers Fès au gré d’une nature imprévue, inopinément sublime et changeante.




Je m’endors... Mais je sais inconsciemment que nous traversons une grande plaine. Puis plus rien. Rien. Rien. Rien. Rien. Juste des rêves jaunes sans forme ni trame.


Et puis je me réveille en sursaut, à la gare routière de Fès. Dans la confusion bruyante de la ville. Suis de mauvaise humeur. Je veux disparaître. Devenir invisible. Le prochain faux guide ou vendeur de haschisch ou cousin du mec au magasin de tapis qui m’aborde, je crois que je lui arrache la tête…


On négocie un taxi. Deux types se fâchent parce qu’on refuse leurs prix astronomiques. On finit par s’entendre avec un moustachu pareillement antipathique mais crissement moins avide. On file vers un franchisé Budget où une bagnole de location nous attend… Exit les trajets de bus interminables et suicidaires. On descendra jusqu’au désert par nos propres moyens. Ce soir nous mettons le cap sur Ifrane. Mais juste avant nous irons manger une crasse au Mcdo. Pour rassasier Alain qui n'en peut plus des Tagines et cie. Et j'avoue que j'dis pas non. Tant qu'à bouffer de la bouffe standardisée qui a partout le meme gout, on le fera au moins la ou elle est certifiée anti-chiasse...


lundi 20 avril 2009

Chefchaouen, 20 avril 2009


mon blog est en panne.
J'aurais envie de vous écrire comment cette connasse de l'hotel de pont de beauvoisin s'est reveillée avec deux barbus qui mitraillaient sa propriété. Mitraillaient a grandes raffales de photos, precisons. Et comment elle s'est mise a paniquer quand on lui a suggeré qu'on etait deux critiques du routard. Mais on m'a vulgairement plaqué au téléphone, hier, a 6000 kil de chez moi. Cheap shot. J'ai le coeur gros. M'sens inutile dans cette medina aux remugles de haschisch.
J'aurais envie de vous raconter comment nous avons traversé la Mediterranee sur un bateau plein de Marocains qui rentraient au bled. Vous raconter la danseuse du ventre qui ondulait comme le serpent de la genese. Et ce commissaire de bord infiniment triste. Un Malaussene, un vrai. Un bouc_emmissaire professionnel. Comment tout le bateau le pourchassait. Comment il nous a arreté et pratiquement foutu aux fers parce qu on filmait les douanes du bateau. Et comment il a finit par nous raconter sa melancolie. Comment il nous a invité a souper au carré des officiers, avec le commandant. Un type charmant, grand navigateur du st-laurent et du monde entier. Comment ce dernier nous a parlé de l'ortodromie en nous saoulant avec un sublime vin marocain qui goutait l'andalousie mauresque. Comment chaque gorgee se dessinait en bouche a la maniere du ventre de la danseuse. Mais ca me donnerait soif. Deja que j ai LA Soif, comme dirait la Stephe. Une soif de Khayyam. Mais, a l instar du grand poete perse, les mahometans du lieu n ont guere de penchant pour la dive ivresse. Ici, a chaouen, le peu de bieres et de vin sur lesquels on peu rabattre son exquise ivrognerie sont aussi chers que mauvias.

J'aurais envie de vous raconter comment nous avons debarque a tanger. Comment nous nous sommes infiltres dans un bar de marins et de voleurs balaffres a la lame facile. Au rire gras et combien franc. Vous parler de l'oiseau du bar, completement camé par les jaunes volutes du kif et du haschisch, qui chantait son buzz avec des sifflements erratiques... bizarrement ventriloques. Mais ce putain de clavier est en arabe et je peine a faire coincider mes doigts avec les beats de DRE qui defoncent mon tympan.
J aurais envie d etre chez moi. Sentir que je controle un tant soit peu les aleas de ma vie debraillee. Malheureusement, je suis a l autre bout du monde et je regarde partir a vau-l'eau tous les leitmotivs et realisations qui m ont groundé chez moi depuis 5 ans. Qui m'ont fait ravaler la vertigineuse et atavique ivresse de l'ailleurs qui s intime en moi depuis que je Suis.
Mais. Ce sont des épisodes pittoresques qui m'allaient bien quand je savais un peu ou j allais. J'avoue que ca me fuck un peu toute cette histoire. L'avais pa vu venir. Et je me sens un peu paumé dans ce vaste monde, circonstantiellement au maroc. Je sais plus ou je dois aller. Physiquement comme mentalement.
Ceci etant dit, Hier j ai fait un reve etrange qui m a fait grand bien. Il y avait un grand soleil, des jeunes filles nues(ce qui est toujours tres agreable) et un vieillard berbere sans age ni visage. Avoir voulu inventer, je pense que j aurais pas trouve plus con comme image. On dirait un mauvais bouquin de paolo coelho. Mais bon, malgre le ramassis de clichés, ca m'a fiat du bien. M'a rappellé que j'ai toujours eu l'immense privilege existentiel de la Baraka - mot sans possible traduction qu'on resume trop etroitement a un concept entre la grace et la chance. Qui me rappelle que, contrairement aux hordes de desherites du monde et du ciel, j'ai un soleil et mille chemins possibles devant moi... (Je regarde ici les jeunes, errés d'un touriste a l'autre en esperant leur soutirer quelques minables dirhams. Tout ca pour survivre jusqu au prochain touriste. Je trouve ca triste. Et je me trouve un peu con de me poser autant de question.)
Ca va peut etre vous decevoir, mais je m'en vais donc de ce pas vers le Parador, le 4 etoiles le plus thrash que j ai vu de ma vie, cracher impunement le salire d une semaine de travail du marocain moyen. J'irai boire du mauvais vin en l honneur de Dyonisos, saint patron des pochetrons et des poetes. De l'inspiration inutile et esthetique. Et, comme au debut de ce blog, si jamais je tombe sur un peu d opium, je n ecouterai pas mon copain Alex, et je fumerai dans une de ces longues pipes les vapeurs les plus delicieuses qui soient. Etiolerai le reste de mon amour sur des putains chimeriques. Et serai las, lache et lascif. Comme disait le luthier, en frappant toujours - et sauvegement - sa lampe de chevet avant de l allumer: Violence, ensuite psychologie.
J irai donc, par la suite, me laver au hammam. Me decrasser le corps et l esprit de toutes mes conneries. En sondant les vapeurs introspectives du calderium a la recherche d'un nouveau plan de match, en quetes de nouvelles voluptés ontologiques...
So... on se rvoit sur la route. God knows where.

samedi 18 avril 2009

11 ou 12(sais p'us) avril 2009, Pont de Beauvoisin, France.


On a traîné un bon moment sur les Départementales. À lever le pouce sur des routes désertes où l’on dénombre plus de vaches que de voitures. On a traversé l’Ain, l’Isère et la Savoie en passant par des communes où les gens vous regarde aussi étrangement qu’une peuplade de l’Amazonie qui découvre son premier homme blanc. La France profonde. La France d’il y a 50, 100, 200 ans… D’ailleurs les gens y ont un accent aussi bâtard que le mien. Aussi beau, si j’ose dire. En tout cas, crissement sincère et archaïque.

Notre chauffeur aime les dauphins et the fast & the furious IV. Il est un peu simple et très bon. Trop. À s’en sentir mal à l’aise. Il conduit furieusement sur des routes bouffées par un épais brouillard. Les arbres fruitiers sont en fleur et confondent leur frondaison dans un néant de brume. Suis assis derrière. Me laisse bercer par le mouvement de la route. J’oublie le trajet, son conducteur, le film. Interzone entre le rêve et la réalité...

On s’arrête dans un autre bled anonyme, les Abrets. On boit un verre dans un de ces universels PMU. LA serveuse est sympa. La faune locale nous regarde comme des barbares. Le plus drôle c’est que je fais pareil, je les regarde comme une bande d’aborigènes. Me font penser aux artistes de Lascaux qui ont peint avec autant de naïveté que de grâce un monde laid et complexe.

On cherche un hôtel, une auberge. N’importe quoi où dormir. Y’a rien. On s’apprête à congédier notre chauffeur. La serveuse sympa revient et nous indique un gîte à quelques kilomètres. Michael, notre chauffeur, daigne faire un détour afin de nous y mener. On marche vers sa voiture. Je remarque sa chemise rayée dans un sens et ses pantalons rayés dans l’autre. La  bonté est rarement esthétique, que je me dis.

On repart sur d’autres départementales. On s’enfonce encore plus profondément dans la campagne. On passe devant d’anciennes demeures seigneuriales de province, bouffées par le temps, le lierre et l’abandon. On finit par aboutir au bout d’une allée de noyers derrière laquelle se trouve le gîte en question. Une vieille ferme toute en pierre cachée par une végétation foisonnante.  Le temps est toujours brumeux et maussade. Des corbeaux croassent sinistrement.  Le décor est cinématographique au possible, tellement qu'on reste figé, on n'ose pas sortir la caméra. Comme peur que le rendu soit décevant...

Michael nous laisse devant la porte du gîte. On le congédie avec mille remerciements. Sa 206 dérape dans la boue et se perd instantanément dans le brouillard. On est devant la porte avec nos sacs. On comprend pas trop où on est. Géographiquement ça va. Mais on a du mal à tracer mentalement une ligne cohérente entre ce matin à Lausanne, et ici, maintenant. Et le lieu est tellement imposant que ça nous laisse un peu interdit. On regarde les deux Audi et la Mercedes parquées dans le stationnement et on rigole. Barbus autant que nous sommes. Barbus devant l'Éternel. Mais vachement plus en moyen qu'en nos voyages de jadis. Qui plus est, c'est l'État du Valais paye. On cogne. Fiers du bordel qu'on va foutre en bouffant notre "formule champêtre", c'est ce qu'indique le menu à côté de la porte. On spécule sur le vin qu'on va boire. On est encore plus crampé.

La porte s'ouvre sur un hall de pénombre. On distingue à peine notre hôte. L'accueil est aussi sinistre que le décor à l'extérieur. Et dès qu'elle - l'hôte - s'aperçoit qu'on est à pied le ton change. Elle allume l'interrupteur. Une ampoule économique inonde la pièce d'une lumière crasseuse. C'est complet qu'elle nous dit. Alain demande s'il peut utiliser les chiottes. Y'en a pas qu'elle lui répond. Malaise. On hésite à savoir s'il faut rire ou l'envoyer chier.

On est reparti avec le brouillard qui se levait, sur des routes boueuses pleines de bouses fumantes. Le ciel bavait un de ces crachins incertains, une sorte de neige pisseuse. Le fossé démographique Humain/Vache s'est encore creusé. À vue de nez ça devait faire 2 pour 300. On a réussi à retrouver la Départementale. On a levé le pouce dans le néant. Après 2 tracteurs et une bagnole on a décidé de se mettre en marche. Au moins la route était belle. Même que la pluie s'est tue. 


Le soleil à l'horizon diffusait une lumière étrange à travers la masse compacte des nuages. C'est la nuit qui tombait et avec elle l'incertitude du logis. On s'est mis à lorgner du côté des vielles granges qui traînaient au fond des champs. Nous avons continué notre marche en se disant qu'au pire c'est pas les granges qui nous feraient défaut. Finalement, après 5 ou 6 kil, on a rejoint une Nationale. On s'est foutu sous un réverbère en attendant un lift inespéré.

Je crois qu'on a attendu 5 ou 10 minutes. Une autre 206 s'est arrêtée. Encore plus pourrie que la précédente. On a donc fait la rencontre de deux algériens super cools qui picolaient en conduisant. Charitables mécréants ! J'avais une caisse de trente canettes de bière à mes pieds. J'ai donc joué au barman pendant tout le trajet. 


Ils nous ont poussé jusqu'au seul hôtel de la région. L'hôtel Morris de Pont de Beauvoisin. Un truc aussi paumé que thrash. Et l'accueil aussi patibulaire qu'au gîte, à la simple petite différence qu'il y avait de la place - presque. Alain et moi avons dû partager une couche matrimoniale sous prétexte que c'était plein. N'importe quoi, grosse bitch, y'a pas une bagnole devant ton hôtel miteux. Je voulais l'étrangler cette connasse de Française. On lui demande si le petit déjeuner est inclus. 7 euros pour un minable croissant, un verre de jus d'orange même pas frais et un café tiède. Je pensais bien. Je pensais bien ! C'est ce qu'elle nous répond, la pute, quand on lui dit qu'on ne prendra pas son petit-déj. On a finalement pris la chambre sans trop gueulé. On était sale et exténué. Elle avait le monopole à 50 km à la ronde avec son osti d'hôtel puant à moquette couleur jaunisse. J'avais juste envie de dormir. J'ai fermé ma gueule. 



 



vendredi 17 avril 2009


Tanger, Hotel Continental. 17 avril 09.

Suis sur la terrasse du Continental. Je bois un mauvais café et me réveille au gré des gorgées. Je regarde le soleil se débaucher sur les collines environnantes, sur la mer. Le détroit est calme et gris, bigarré par quelques flaques de lumière. Je vois des dockers s'affairer autour de containers multicolores et rouillés. Un chien aboie. Un coq gueule... et je fume clope sur clope, comme toujours, comme partout. 

Me suis réveillé de bonne heure ce matin. À 5h30, avec les dévots mahométans et le soleil. L'appel à la prière réverbéré par les falaises sur lesquels grimpe la Médina. Écho surréaliste. Intemporel.


J'ai enfin du temps pour me poser. Pour boire des cafés à l'infini et organiser mes carnets. Pour reprendre un blog, créé ad-hoc pour un autre voyage, que je n'ai jamais vraiment utilisé. Faute de temps. Faute d'envie. Parce que l'instantanéité qu'exige bloguer me fait un peu chier. Mais bon, je n'écouterai pas les braves conseils de mon ami Alex qui m'a suggérer de ne plus jamais bloguer et je vais quand même poster mes "humeurs" en tentant d'augmenter ma moyenne d'un post par année...

Si jamais y'a des incongrus - et pas seulement que des amis qui veulent être sympas - qui daignent lire mes interminables lignes; je suis en Voyage, avec un grand blond bourru que j'ai jadis rencontré au Maroc. Nous sommes en route vers l'endroit où nous nous sommes rencontrés il y a 6 ans. (C'est un peu le pèlerinage d'une amitié. L'excuse d'un voyage.) Lui doit produire le projet final de son école de cinéma. Nous tournons donc un film qui n'a pas vraiment de scénario, mais simplement une quête : retrouver un ami marocain qui habite le désert. Nous avons perdu tout contact avec lui depuis 5 ans: pas de mail, pas d'adresse, pas de téléphone. Afin de le retrouver, juste une technique éprouvée depuis la nuit des temps, depuis que les sémites sont sémites : le téléphone arabe. Et une photo:


 

Bonne lecture aux courageux - ou à ceux qui ont du temps à perdre.

...




J'suis arrivé en Suisse jeudi dernier. Un autre chez moi en quelque sorte… Zéro dépaysement. (Si ce n'est qu'en certains cantons l'on puisse encore fumer sauvagement à l'intérieur.) Puis, évidemment et trop rapidement, Vevey et le Bout du Monde – le bar, je précise. Deux jours d’inévitables cuites avec les potes, d’interminables tasses de café au Cep et d’errances mélancoliques au bord du lac… J’y ai même croisé Marco Calliari(?) suivi d’une pompe de groupies québécoises, toutes languides et infirmières au CHUV de Lausanne. La soirée s’est terminée dans le caveau du BDM avec les musiciens et les infirmières, tous ronds comme des barriques et lascifs comme Éric Poirier su'l spanish fly.

Une des infirmières, décidément fière de son clivage, me crissait ses grosses boules tachées de bière en plein visage. C’est finalement la vedette du jour qui m’a tiré d’une situation qui devenait franchement embarrassante. (Ça devenait du wet t-shirt inconscient tellement elle titubait avec son verre de bière. Du gros jus d'houblon qui n'en finissait plus de couler entre ses mamelles préhistoriques et, accessoirement, sur moi-même. Tout ça pendant qu'une autre infirmière s'occupait à photographier les nichons de son amie en se promettant de les taguer sur FB.) Le chanteur et l'infirmière ont finalement disparu vers les loges à l’étage, en valsant comme des ivrognes en rut. Suis parti dormir. Saoul comme une botte. En oubliant la marche étrangement itérative du monde.

Départ le lendemain pour la grande route. Avec une gueule de bois digne du pire vin grec. Nous sommes partis depuis Vevey vers Lausanne. Direction Évian par le ferry. C’est le voyage qui commence. Nous débarquons du bateau et tout de suite y’a plein de détritus qui jonchent les caniveaux et le trottoir, les cabines téléphoniques puent l’urine et les bagnoles sont vieilles et rouillées. Tout atteste brutalement la France, bien que le paysage soit identique…


On marche un peu, vers la Nationale. Sort le pouce, pas trop longtemps. Un type s’arrête et nous avance sur quelques kilomètres. On s’est retrouvé de retour en Suisse à force de zigoner sur les petites routes. Au beau milieu de la campagne genevoise. Au beau milieu des champs de blé. Du gros bucolique de carte postale avec en prime des petites fleurs jaunes partout. Mignon.

On attend un peu sur le bord du champ. Tout un corso de bagnoles de luxe qui nous passent sous le nez, avec à leur bord des vieux bourges aux gueules de patriarche calviniste. Une vielle mami s’arrête. Les différents morceaux de sa voiture tiennent par la grâce de Dieu. Idem pour ce qui est de sa conduite. Elle manœuvre tout croche. Appuie sur le frein et l’accélérateur en même temps. Elle est toute gentille. Respire la bonté. Elle finit par pour nous laisser à un autre poste-frontière. Schengen a fini de vider les guérites. On passe à pied s’en se faire emmerder.

Dès qu’on repasse du côté français, on retrouve des poubelles éventrées, des chars qui pourrissent dans les ornières et des murs de crépis décrépis. Vouloir faire plus cliché on serait pas capable. C’est triste à dire, mais c’est un peu ça, la France. Un beau pays salopé par ses citoyens. Ensuite, pas difficile de croire qu’on chiait derrière les rideaux à Versailles !







samedi 21 juin 2008

Exergue




Du chalet à l'aéroport.


L’air est humide au possible. Pas une ride sur le lac. On a accroché à l’horizon un de ces ciels improbables de Turner. Kim roupille avec ce petit vernis lustré sur le visage que lui confère chaque nuit son sommeil. Une goutte de bave perle au bout de ses lèvres – signe qu’elle a glissé dans une torpeur profonde. Elle est belle comme jamais…

Parchet titube vers le ponton, avec les rames, la puise et les cannes à pêche dans les mains. Allume une clope avec sa clope. Il est beau comme ça, dans le soleil couchant. Qui tangue maintenant avec un bidon rouge plein d’essence, sa clope toujours au bec et le tableau de Turner qui bave toujours ses couleurs de fin du monde à l’horizon.

Moi, je prends le blanc dans le frigo, les canons et l’ouvre-bouteille au-dessus du bar. Les mains pleines, j’entre dans la chambre. Soulève la moustiquaire blanche. J’embrasse Kim qui grogne mollement et me chasse comme si j’étais un moustique… Je vais rejoindre Parch’ sur le bateau, allume deux autres clopes, et l’aide à remplir de fuel le moteur. L’idée d’exploser et de se voir décerner un Darwin award nous fait rire.

-       Anyway, c’est mieux que la chimio. C’est ce qu’il me dit, mâchouillé entre sa clope et son accent valaisan…

Le petit moteur crache un peu de fumée. Parch’ largue les amarres du Bateau. Mais en vérité, c’est les amarres de la semaine qu’on largue. (Les ondes aléatoires du lac effacent de ma tête les cris des gamins acnéiques qui m’ont fait chier toute la semaine. Parchet range son marteau-piqueur mental, échos platoniciens de celui qui l’a fait suer toute la journée.) Et soudain il n’y a plus que le lac, nous, et le poisson…

La bouteille de blanc fait POP. Et les yeux de Parchet s’allument, brillent comme poisse la gueule d’un Chien de Pavlov. On trinque. On trinque à notre vendredi, le huitième de fil où l’on se retrouve sur le lac à pêcher, boire et fumer. On trinque à un vendredi de plus où l’on vit une nature qui s’éploie comme un poème de Whitman…


Le chalet n’est plus qu’une tache incertaine à l’horizon, et Turner a continué à peindre au bout de la baie… le lac s’ouvre, s’amplifie, se fond dans le ciel barbouillé d’or et d’azur, et le faîte mordoré des forêts miroite son écho trouble sur le lac.

Je navigue du bout du pied avec la dégaine de Tom Sawyer… regarde l’eau lisse se troubler sur notre passage. Derrière nous on voit clairement le sillage de notre route. Une ligne d’une pureté toute japonaise qui s’étiole lentement.  Je vire à tribord et mets le cap sur la straight-à-truite. Où le poisson mord toujours. Et ça ne ment pas... J’ai le moulinet qui gueule et la canne qui plie. Elle se bat la p'tite criss.

- Awaye Parch’, pogne la puise.

Merde. On l’a laissé sur le quai… Parchet doit être en train de fumer sa 48e clope de la journée. Se câlisse éperdument de la puise. Fouille l’eau de sa poigne torve à la recherche du poisson. Re-merde. On a  aussi oublié le couteau. Et le seau. Je dois être en train de puffer sur ma 22e

Et je m’interroge.

Parce qu’il faudra bien tuer cette pauvre truite, et pour le moment ça sent la boucherie. (Pas que je la trouve cute, ça n’a rien de larmoyant. Avoir à buter quelqu’un j’aurais les mêmes scrupules. Je crois que je voudrais faire ça propre. Propre et esthétique. Par contre, Parchet c’est du genre à faire de la déformation professionnelle. S’il devait changer de métier et devenir tueur à gage, je suis certain qu’il ne changerait pas pour autant d’outils. Il descendrait de son van rouge-chiasse et assassinerait à grands coups de siphon dans le cul et débiterait à grandes saccades de scie à métal. Tout en imaginant quel excellent tartare ça ferait.)

Fuck, avec quoi on l’égorge c’te fois. La semaine dernière on l’a assommée sur l’inox du volant et y’a eu du sang qui a giclé comme dans Kill Bill. La semaine d’avant Éric a pété un aviron sur la pauvre tronche d’une truite, et là, c’était pas comme dans un film de Tarantino, c’était pas du pastiche de série Z, juste un poisson qui convulsait tristement ses hémorragies internes. On fait quoi alors ?  Parch’ prône l’inox, la truite au bout des bras et la silhouette qui se découpe dans le le tableau de Turner. Moi je sais pas sur quoi s’arrête mon instinct de tueur, mais pas sur l’inox, c’est violent comme bruit l’inox. Et la belle chair nacrée d’une truite qui fait bang-bang sous les coups que lui assènent les mains d’un plombier sadique, qui ont fait du marteau-piqueur toute la journée, c’est pas bon à manger. En plus, elle fait crouik-crouik la conne, comme pour protester, comme si elle me demandait de lui épargner une fin pareille. J’ai fait l’aller-retour entre les yeux de la truite qui voulaient sortir de leur orbite et ceux de Parchet qui s’excitaient.

-       Merde Parch’, on va encore foutre du sang plein le bateau.  Et ça le fait rigoler.

Finalement, j’ai dû lui couper la jugulaire(on dit jugulaire pour une truite?) avec l’affreuse lame dentelée du tire-bouchon pendant que les nerfs de cette pauvre truite se raidissaient, et son sang qui pissait sur la clope de Parchet...

-       Fait chier ! qu’il dit, l’air heureux d’avoir le sang de son souper sur les mains plutôt que les deux pieds dans la merde des autres pour se payer à souper.


Le sang a coagulé sur l’inox, de rouge c’est passé à noir, le noir du sang des vendetta siciliennes, comme pour mieux se fondre avec les couleurs rabougries du ciel…

Le temps d’attraper une autre truite, le soleil avait complètement disparu derrière les collines. On est rentré dans la pénombre avec nos deux truites sanguinolentes qui gigotaient encore au bout du bastingage. Bélair était là, qui nageait au large du quai. Et Kim dormait toujours…

Je suis entré dans le chalet. J’ai allumé les becs à gaz qui ont éjaculé leurs clairs-obscurs jaunes orange sur les murs du chalet. Ça a bavé un imperceptible vacillement jusque sur le lit où Kim était couchée.

La moustiquaire blanche et l’éclairage donnaient des airs de sérail à la chambre…

Sommeil marmoréen de ma belle… … …

Elle a une moue de fillette. La carnation de son visage est rose, rouge, orange et sa respiration est lente. Si lente que j’approche ma joue près de ses lèvres pour sentir le souffle chaud de son haleine qui chatouille ma barbe…

Ça fait schlackschlackschlackschlack dans ma tête. L’obturateur de ma mémoire à 1/200 000e de seconde. Ce sont des moments qui ne se photographient pas. C’est trop éphémère. Et de toute manière y’a pas de lentille dont l’amplitude peut cadrer ce genre de tableau. J’ai devant moi une image qui est une pure construction mentale, faite de stimuli trop subtils pour être vu à l’œil nu. Mais j’ai la perspicacité de m’en rendre compte. De faire un pas en arrière pour essayer vainement de garder un fugace souvenir de la scène. Et j’sais pas pourquoi, ça me donne la chair de poule. Ça me fige et me fait perdre le cours du temps.

Anyway, il n’y a pas vraiment de temps ici. Ou plutôt d’un autre type. Métamorphosé par la qualité du silence et la frugalité – ou l’abondance – de la lumière. (Étrange combien les minutes s’accélèrent avec la multiplication des sons et, à l’inverse, décélèrent avec le silence) Et autour de moi, comme unique bruit, le manchon à incandescence qui oppose la faible résistance d’un filet de cendre au débit erratique et volatile du gaz. À l’instar du propane, les secondes semblent contenues dans une gaine aussi fragile. Et par laquelle elles fusent plus lentement. Comme si soudainement le temps prenait un mouvement inverse, un peu à la manière d’une roue qui, à une certaine vitesse, semble intervertir le sens de sa rotation. Je contemple le chalet à travers son assemblage organique de sons, d’objets et de lumière. C’est l’épiphanie d’une seconde prise dans la douce lumière d’une lentille graisseuse. Une sensation d’ubiquité qui s’apparente  au flux plombé du temps que provoquent les champignons magiques ou les fièvres intenses. Je ne veux plus bouger, je veux rester à jamais coincé dans cette seconde étrangement dilatée. Appuyer sur pause. Contempler infiniment cet ordre chaotique et parfait du monde. Être intimé éternellement par ces rares intervalles où une fraction de seconde semble suspendue dans l’éternité. Vivre pour toujours ce bref recul ontologique qui vous révèle l’univers, à travers ses ramifications borgiennes, comme une seule vérité monolithique.

Et puis Bang ! Une des deux truites que j’avais dans les mains s’est agitée d’un dernier spasme, et ça m’a ramené à la réalité. Exit l’épiphanique stop motion du temps. Tout s’est accéléré, comme s’il fallait rattraper le détournement des heures qu’avait opérée cette interminable seconde...


Fast-foward sur la piñata, Noam qui bave, Madeleine qui braille, Axel qui rie, 9 autres truites, les saucettes au lac, le retour du chalet, la bouffe avec les parents, l’amour avec Kim, les stupid-check dans l’appart, le St-Hub à l’aéroport, le douanier américain zèlé qui déblatérait sur l’archéologie thrace, les batteries interminables et dégoulinantes de gras trans des stands à burgers et pizzas de l’aéroport de Philie. Tout s’est passé à une vitesse inversement proportionnelle à cette seconde pleine de béatitude et d’éternité sous l’éclairage caravagesque du chalet. Et je me retrouve là, hic et nunc, devant la porte d’embarquement B-32, catapulté dans le temps, et figé net, la tête qui tente un impossible rattrapage des événements.

Je suis au beau milieu du monde en transit. À un de ces carrefours qui mènent les hommes vers leur destin trivial, celui d’éphémères retrouvailles ou de trop quotidiens retours au boulot. À essayer de mettre bout à bout les lambeaux de ma vie débraillée.